Le préjugé naît avant la rencontre.
Avant la parole échangée.
Avant le regard qui s’attarde.
Il naît dans cet instant fragile où l’on croit déjà savoir. Où l’on confond ce que l’on imagine avec ce qui est réellement là. À cet endroit précis, la rencontre n’a pas encore eu lieu, mais elle est déjà compromise.
On ne voit plus l’autre.
On croit le reconnaître.
On pense avoir compris trop vite, souvent pour se rassurer. Une attitude, un silence, un mot mal placé suffisent à réveiller une vieille histoire. L’autre n’est plus une personne présente, il devient un souvenir, une projection, une répétition.
Le préjugé va vite parce qu’il calme l’angoisse. Il donne l’illusion de maîtriser ce qui va suivre. Il évite l’effort, parfois douloureux, d’écouter vraiment. Écouter expose. Écouter oblige à être touché.
Le préjugé écoute peu, mais il comprend tout — surtout ce qui l’arrange.
En consultation, il se glisse dans des phrases simples, presque banales.
— Je sais comment il est.
— Je vois bien où ça va mener.
Ces phrases semblent lucides. Elles sont souvent des renoncements discrets. Elles ferment la rencontre avant qu’elle n’ait eu la moindre chance d’exister.
Il y a cet homme qui n’attend plus grand-chose de l’autre. Il a trop espéré autrefois. Chaque silence l’inquiète. Chaque maladresse confirme ce qu’il redoute. Il n’est plus dans la relation, il est dans la vigilance. Il ne rencontre plus une personne, il surveille un danger.
Il y a cette femme convaincue que l’autre ne pourra jamais comprendre ce qu’elle porte. Elle a déjà parlé, autrefois. Elle n’a pas été entendue. Alors elle se protège. Elle parle peu pour ne pas souffrir. Ou elle parle trop pour ne rien laisser au hasard. Et quand l’incompréhension arrive, elle s’y accroche : au moins, elle avait prévu la douleur.
Le préjugé naît souvent d’une déception ancienne. D’une parole offerte et restée sans réponse. D’un lien qui n’a pas tenu. À l’origine, il protège. Il empêche de revivre la même blessure. Mais ce qui protège finit parfois par enfermer.
Le préjugé est une façon très polie de ne pas rencontrer quelqu’un.
Il existe aussi des préjugés plus discrets, plus silencieux. Ceux que l’on porte sur la souffrance de l’autre. Sur sa lenteur. Sur son désordre intérieur. Ils n’ont pas toujours l’intention de blesser. Ils cherchent surtout à réduire ce qui déborde.
Ils passent dans un soupir.
Dans un regard qui se détourne.
Dans une phrase rapide :
Il exagère.
Il pourrait faire un effort.
Ces phrases rendent la douleur de l’autre plus supportable, parce qu’elles la rendent plus petite. Elles simplifient pour ne pas avoir à rester face à ce qui fait mal.
Préjuger, c’est souvent préférer une idée de l’autre à sa présence réelle. Une idée plus simple. Plus propre. Moins dérangeante. Mais l’autre ne reste jamais longtemps à la place qu’on lui assigne. Il déborde toujours. Et c’est souvent ce débordement qui fait peur.
Le préjugé envers l’autre n’est pas seulement une erreur. C’est une distance qui s’installe lentement. Une relation qui n’ose pas commencer. Un lien qui reste au seuil.
En thérapie, quelque chose change parfois lorsqu’une phrase se fissure.
— Je croyais que…
Cette hésitation est fragile. Elle fait tomber une certitude. Elle ouvre un espace. Et dans cet espace, l’autre cesse d’être une conclusion. Il redevient un visage.
Rencontrer l’autre, vraiment, ce n’est pas savoir à l’avance. Ce n’est pas comprendre immédiatement. C’est accepter de ne pas maîtriser. De ne pas prévoir. De rester un instant sans défense.
Et parfois, c’est précisément à cet endroit-là que la relation commence.
