Exister paraît aller de soi. Nous sommes là, donc nous existons. La démonstration semble assez solide et présente l’avantage de pouvoir être comprise avant le café du matin.
Pourtant, dès que l’on essaie de préciser ce que signifie « être là », les choses se compliquent. Une chaise aussi est là. Un arbre également. Un chat, lui, est là avec une assurance telle qu’il semble même considérer que notre propre présence nécessite une justification. Il faut donc supposer que nous attendons du mot *exister* quelque chose de plus ambitieux qu’une simple occupation de l’espace.
L’être humain possède cette particularité étrange : il ne se contente pas d’être vivant. Il sait qu’il l’est. Et dès qu’il le sait, il commence à se demander ce que cela signifie. Une méduse semble relativement épargnée par le problème. Elle flotte, se nourrit, se reproduit et poursuit sa carrière de méduse sans éprouver, à notre connaissance, le besoin de se demander si son existence correspond vraiment à ses valeurs profondes.
Nous avons moins de chance.
Nous nous regardons vivre. Nous pensons à nous-mêmes. Nous nous racontons. Et très vite apparaît une idée étonnante : puisque nous existons, notre existence doit probablement avoir une certaine importance.
Notre nom nous semble naturellement différent des autres noms. Nos souvenirs sont irremplaçables. Nos chagrins sont d’une précision remarquable. Nos joies nous paraissent singulières. Quant à notre disparition, elle nous semble objectivement plus préoccupante que celle de la plupart des huit milliards d’autres personnes actuellement concernées par le même problème.
L’univers ne semble pourtant pas avoir reçu l’information. Il fonctionnait avant nous. Il devrait raisonnablement continuer après. C’est une pensée assez vexante.
Nous avons donc inventé différents moyens de nous rassurer. Être reconnu, par exemple. Nous aimons que quelqu’un prononce notre nom, que notre présence soit remarquée, que notre absence le soit également. Qu’une personne pense à nous spontanément. Qu’un visage change légèrement lorsque nous entrons dans une pièce.
Nous pouvons affirmer avec beaucoup de conviction que le regard des autres nous importe peu, puis vérifier si quelqu’un a répondu à notre message. L’être humain possède une grande capacité à défendre des principes auxquels son téléphone apporte régulièrement quelques nuances.
Peut-être qu’une partie de notre sentiment d’exister vient effectivement de là : du regard de l’autre. Un enfant découvre très tôt qu’il existe aussi parce qu’on lui répond, parce qu’on le regarde, parce que sa présence provoque quelque chose chez quelqu’un. Et nous ne devenons jamais totalement adultes sur ce point.
Nous voulons continuer à compter. Pas nécessairement pour beaucoup de monde. Mais pour quelqu’un.
Le problème est qu’exister ne nous suffit parfois plus. Nous voulons pouvoir le constater. Nous accumulons alors les signes : des réussites, des titres, des objets, des photographies, des marques d’attention, des preuves diverses attestant que notre passage dans le monde n’a pas été tout à fait anodin.
Nous sommes probablement le seul animal qui sache qu’il existe et qui éprouve aussitôt le besoin d’en informer les autres. Les réseaux sociaux n’ont rien inventé. Ils ont simplement perfectionné la procédure. Pendant des siècles, il fallait conquérir un royaume ou écrire une symphonie pour espérer laisser une trace. Aujourd’hui, une assiette convenablement éclairée peut déjà constituer un début.
Tout cela prête à sourire. Mais derrière cette agitation se cache quelque chose de beaucoup plus sérieux : la peur de ne pas compter. D’être interchangeable. D’être oublié. Peut-être même de découvrir qu’il n’existe aucune réponse majestueuse à la question : pourquoi suis-je là ?
Nous aimerions qu’il y en ait une. Une mission, une direction, quelque chose qui justifie définitivement notre présence. Mais il est possible que l’existence ne fournisse pas ce genre de certificat. Peut-être ne sommes-nous pas là « pour » quelque chose.
Peut-être sommes-nous simplement là.
Et cette idée, curieusement, est presque plus difficile à accepter qu’un grand destin. Parce qu’elle nous laisse seuls devant une question beaucoup moins spectaculaire : que signifie pour moi le fait d’exister ?
Il n’existe probablement pas une réponse valable pour tout le monde. Pour certains, exister consiste à créer. Pour d’autres, à comprendre, à aimer, à transmettre, à construire, à être libre, à appartenir, à être utile. Ou simplement à ressentir pleinement qu’ils sont là.
Peut-être passons-nous d’ailleurs notre vie à modifier notre propre définition. Et c’est peut-être très bien ainsi. Après tout, nous avons déjà suffisamment de difficultés à comprendre ce que signifie exister sans exiger en plus une réponse définitive.
Une chose semble néanmoins certaine.
« Être vivant est un fait. Exister est une question. »
Et nous sommes probablement condamnés à nous la poser tant que nous serons suffisamment vivants pour le faire.
