et si nous étions en train de manquer notre vie ?
Il existe une idée que nous entretenons depuis l’enfance et qui paraît tellement naturelle que nous ne la remettons presque jamais en question. Nous croyons que le bonheur se trouve devant nous. Quelque part. Un peu plus loin. Après une étape supplémentaire. Après un effort de plus. Après une réussite, une rencontre, une guérison, un déménagement, une retraite ou une sécurité que nous n’avons pas encore atteinte. Nous avançons ainsi avec la conviction sincère que notre véritable vie commencera bientôt. Pas aujourd’hui. Bientôt.
Cette croyance n’a rien d’absurde. Elle nous aide à traverser les épreuves. Elle nous donne du courage. Elle nous pousse à construire, à apprendre, à aimer et à recommencer lorsque les choses se compliquent. Sans elle, l’humanité n’aurait probablement jamais quitté les cavernes. Pourtant, cette même croyance porte en elle un danger discret. À force de considérer le présent comme une salle d’attente, nous finissons parfois par ne plus voir que notre vie est déjà en train de se dérouler.
La plupart d’entre nous ont passé des années à attendre quelque chose. Attendre la fin des études. Attendre de trouver un emploi. Attendre de rencontrer la bonne personne. Attendre que les enfants grandissent. Attendre d’avoir davantage de temps. Attendre que les difficultés disparaissent. Attendre de se sentir enfin prêts. Puis, lorsque l’une de ces étapes est franchie, une autre apparaît aussitôt. Comme si l’horizon reculait à mesure que nous avancions. Comme si le bonheur possédait un talent particulier pour se déplacer juste au moment où nous pensions l’avoir rejoint.
Le plus troublant est que nous connaissons tous ce mécanisme. Nous avons déjà obtenu des choses que nous pensions essentielles. Nous avons déjà réalisé des projets qui occupaient toutes nos pensées. Nous avons déjà attendu avec impatience certains événements dont nous parlons à peine aujourd’hui. Pourtant nous continuons à croire que la prochaine étape sera différente. Nous continuons à imaginer que la satisfaction durable nous attend un peu plus loin. Nous ne sommes pas stupides. Nous sommes simplement humains. Mais cette humanité-là mérite parfois d’être interrogée.
Car pendant que nous poursuivons ce qui nous manque, quelque chose d’autre se produit. Le temps passe. Il passe avec une discrétion remarquable. Il ne fait pas de bruit. Il ne demande pas notre autorisation. Il ne nous prévient pas lorsqu’il emporte avec lui certaines possibilités. Un jour, sans que nous sachions exactement quand, nous cessons de porter notre enfant dans les bras pour la dernière fois. Un jour, nous passons notre dernière soirée avec un ami sans savoir qu’elle est la dernière. Un jour, nous entendons la voix d’un parent pour la dernière fois sans imaginer qu’elle deviendra bientôt un souvenir. La vie est remplie de dernières fois que nous ne reconnaissons pas lorsqu’elles se présentent.
Et c’est peut-être cela qui rend notre existence si bouleversante.
Nous sommes tellement occupés à regarder ce qui manque que nous oublions parfois de regarder ce qui est en train de disparaître.
Combien de repas avons-nous traversés sans vraiment écouter les personnes assises en face de nous ? Combien de couchers de soleil avons-nous regardés distraitement en consultant un téléphone ? Combien de conversations avons-nous écourtées parce que nous pensions avoir mieux à faire ? Combien de fois avons-nous répondu : « Je n’ai pas le temps » à quelqu’un qui, aujourd’hui, nous manque terriblement ? Ces questions sont inconfortables parce qu’elles nous renvoient à une vérité que nous préférons souvent éviter. Nous souffrons parfois moins d’un manque de bonheur que d’un manque d’attention.
Nous imaginons que nos regrets futurs porteront sur les grandes décisions de notre existence. Pourtant, lorsque les personnes âgées parlent de leur vie, elles évoquent rarement le modèle de leur voiture ou le montant de leur compte bancaire. Elles parlent des êtres qu’elles ont aimés. Elles parlent du temps qui a passé trop vite. Elles parlent des occasions manquées. Elles parlent des mots qu’elles auraient voulu prononcer plus souvent. Elles parlent des moments qu’elles n’ont pas su reconnaître lorsqu’ils étaient encore là.
Cette réalité devrait nous bouleverser davantage qu’elle ne le fait. Car nous continuons à vivre comme si nous disposions d’un stock illimité de printemps, de conversations, de promenades, de repas partagés et d’étreintes. Nous savons intellectuellement que notre temps est limité, mais nous vivons émotionnellement comme s’il ne l’était pas. Nous remettons à demain des gestes qui ne reviendront peut-être jamais. Nous reportons des visites, des appels, des pardons et des déclarations d’amour avec une confiance étonnante dans l’existence d’un futur dont personne ne nous a pourtant garanti l’accès.
Il y a dans cette attitude quelque chose de profondément tragique. Non parce que nous sommes mauvais ou égoïstes. Au contraire. La plupart des êtres humains sont sincèrement attachés à ceux qu’ils aiment. Mais nous vivons sous l’emprise d’une illusion tenace : nous croyons toujours qu’il reste du temps. Du temps pour aimer davantage. Du temps pour profiter davantage. Du temps pour remercier. Du temps pour réparer. Du temps pour vivre. Et c’est précisément cette illusion qui nous conduit parfois à gaspiller ce que nous possédons de plus précieux.
Le désir n’est pas le problème. Le désir est magnifique. Il nous pousse à avancer. Il nourrit nos projets et nos rêves. Le véritable problème apparaît lorsque le désir nous persuade que ce qui compte se trouve toujours ailleurs. Car pendant que nous regardons vers l’avenir, la vie continue de se produire dans le présent. Elle se produit dans des scènes si ordinaires que nous les jugeons souvent insignifiantes : un café partagé avec un proche, un fou rire, une promenade sans but, une main posée sur une épaule, une discussion banale à la fin d’une journée. Ces moments paraissent dérisoires lorsqu’ils se produisent. Puis un jour ils deviennent inestimables parce qu’ils ne reviendront plus.
Peut-être est-ce cela que nous découvrons trop tard. Nous passons des années à courir après des événements extraordinaires alors que ce sont souvent les instants ordinaires qui constituent la matière véritable d’une existence. Nous cherchons le sens dans les grandes réussites alors qu’il se cache parfois dans une présence silencieuse. Nous poursuivons l’exceptionnel en laissant filer l’essentiel.
Et si le plus grand drame n’était pas de mourir un jour ?
Et si le plus grand drame était d’arriver au terme de sa vie en réalisant que le bonheur était souvent là, à portée de main, pendant que nous regardions obstinément ailleurs ?
Cette pensée est douloureuse. Elle devrait l’être. Car certaines vérités ne sont utiles que lorsqu’elles nous dérangent suffisamment pour nous obliger à changer quelque chose. Peut-être pas demain. Peut-être pas dans un mois. Aujourd’hui.
Parce qu’un jour viendra où vous donneriez beaucoup pour revivre une journée parfaitement ordinaire. Une journée avec les personnes que vous aimez encore. Une journée où votre corps fonctionne sans douleur particulière. Une journée où vous pouvez marcher, rire, appeler quelqu’un, entendre une voix familière ou regarder le ciel sans imaginer que tout cela puisse disparaître.
Cette journée existe peut-être en ce moment même.
Et il serait tragique de ne s’en apercevoir qu’après l’avoir perdue.
