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Peut-on être heureux quand la vie ne se passe pas comme prévu ?

Nous faisons des projets parce qu’il faut bien avancer.

Nous imaginons les vacances, le travail, les relations, l’avenir des enfants, parfois même ce que nous ferons lorsque nous aurons enfin « un peu plus de temps ». Nous savons très bien que tout ne se déroulera pas exactement comme prévu.

Enfin, nous le savons intellectuellement.

Dans la pratique, le réel conserve une fâcheuse tendance à modifier le programme sans demander notre avis.

Un rendez-vous est annulé. Quelqu’un ne répond pas. Un projet prend du retard. Un enfant fait exactement ce qu’on lui avait conseillé d’éviter. Il pleut pendant la semaine que nous avions choisie précisément parce que « normalement, à cette époque-là, il fait toujours beau ».

Et quelque chose nous agace.

Pas seulement ce qui arrive.

Le fait que cela ne devait pas arriver ainsi.

Nous parlons volontiers de lâcher-prise. C’est une excellente idée, surtout lorsque les choses se déroulent comme prévu.

Lorsque nous préparons quelque chose, nous ne prévoyons pas seulement ce que nous allons faire. Nous fabriquons déjà une petite version du futur.

Nous imaginons la conversation, la réponse, l’ambiance, parfois même l’émotion que nous devrions ressentir.

À force d’y penser, ce futur finit presque par nous appartenir.

Puis la réalité arrive.

Elle possède moins d’imagination que nous, mais beaucoup plus de pouvoir.

Et lorsqu’elle ne correspond pas au scénario, nous éprouvons parfois une déception étonnamment forte. La situation n’est pas toujours mauvaise. Elle est simplement différente.

Ce qui est déjà beaucoup.

Notre esprit possède en effet une particularité remarquable : il peut comparer ce qui existe avec quelque chose qui n’a jamais existé.

La compétition est légèrement truquée.

Dans la version imaginaire, personne n’arrive en retard, les gens comprennent ce que nous voulons dire, les vacances sont réussies et les enfants prennent des décisions raisonnables.

On comprend que le réel souffre parfois de la comparaison.

Mais lorsque les choses tournent mal, nous ne nous contentons pas toujours d’être déçus.

Nous cherchons une explication.

Et assez rapidement, nous tombons sur quelqu’un que nous connaissons bien.

Nous.

« J’aurais dû comprendre. »

« J’aurais dû voir venir. »

« J’aurais dû insister. »

« J’aurais dû partir. »

« J’aurais dû faire autrement. »

Après coup, nous devenons extrêmement compétents.

C’est une aptitude assez répandue : prévoir hier ce qui vient de se produire aujourd’hui.

Avec les informations que nous possédons maintenant, nous regardons une décision ancienne comme si nous les avions déjà eues en main.

Et forcément, tout devient plus simple.

Nous repérons les signes. Nous retrouvons les phrases. Nous nous souvenons du moment précis où « nous aurions dû comprendre ».

Le passé devient soudain très lisible.

Il a cet avantage : il connaît déjà la fin.

Cette manière de nous culpabiliser possède pourtant une fonction assez curieuse.

Si tout ce qui arrive dépendait de nous, alors tout aurait pu être évité.

Il aurait suffi d’être plus attentif, plus intelligent, plus prudent, plus rapide, plus courageux.

Nous aurions pu empêcher la séparation.

Prévoir l’échec.

Éviter la mauvaise décision.

Trouver les bons mots au bon moment.

Bref, nous aurions pu maîtriser l’histoire.

C’est douloureux de se sentir coupable.

Mais il existe parfois une idée encore plus difficile à supporter : « nous pouvons faire de notre mieux et ne pas obtenir le résultat espéré. »

Nous pouvons prendre une décision raisonnable et découvrir ensuite qu’elle n’était pas la bonne.

Nous pouvons aimer quelqu’un et ne pas réussir à préserver la relation.

Nous pouvons être prudents et nous tromper.

Nous pouvons réfléchir longtemps et choisir quand même la mauvaise porte.

Cela ne prouve pas nécessairement que nous avons été mauvais.

Cela rappelle surtout que nous ne disposons jamais de toutes les informations.

Ni de toutes les conséquences.

Ni, malgré certaines ambitions intérieures assez généreuses, du contrôle général de l’univers.

Ce qui est regrettable, mais probablement définitif.

Il devient alors intéressant de regarder autrement certaines phrases que nous nous répétons.

« J’aurais dû savoir. »

Vraiment ?

Avec ce que vous saviez à ce moment-là ?

« J’aurais dû voir venir. »

Peut-être.

Mais les événements importants ont cette élégance particulière de devenir évidents surtout après s’être produits.

« Si j’avais fait autrement… »

Peut-être que tout aurait changé.

Ou peut-être pas.

Nous oublions souvent qu’un scénario alternatif reste un scénario imaginaire. Et l’imaginaire, comme nous l’avons vu, bénéficie d’excellentes conditions de travail.

Il existe évidemment des erreurs dont nous pouvons apprendre. Comprendre pourquoi nous avons fait un choix peut éviter d’en répéter certains.

Mais comprendre ce qui s’est passé et passer ses soirées à refaire le film ne produisent pas tout à fait le même résultat.

Alors une question mérite peut-être d’être posée :

« quand nous nous reprochons sans cesse de ne pas avoir prévu ce qui est arrivé, cherchons-nous vraiment à comprendre… ou essayons-nous encore de nous convaincre que nous aurions pu tout contrôler ? »

La question pourrait s’arrêter là.

Mais parfois, ce mécanisme va beaucoup plus loin. Il finit par toucher quelque chose de plus intime : la manière dont nous nous regardons lorsque la vie ne répond plus à ce que nous attendions d’elle.

« C’est précisément là que ce blog s’arrête. »

Et là que commence le livre.

« Là où ça ne répond plus », à paraître prochainement. »

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