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Les bonnes intentions

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  • Post category:De Vous à moi
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Ce que l’on veut faire… et ce que l’on fait vraiment

Il y a quelque chose de profondément rassurant dans les bonnes intentions. Elles arrivent avant les actes, comme une promesse qui nous absout déjà. Avant même d’avoir fait quoi que ce soit, nous sommes, intérieurement, du bon côté. Je pense à ce patient qui me disait : « moi, je fais tout pour elle ». Il le disait sincèrement. Et pourtant, à chaque fois qu’il parlait, sa femme baissait légèrement les yeux, comme si chaque preuve d’amour pesait un peu trop lourd. Les intentions sont propres. Elles ne laissent pas de traces visibles. Elles permettent même parfois de ne pas voir ce qui, pourtant, se joue sous nos yeux. Il faut reconnaître à l’intention une qualité remarquable : elle donne bonne conscience à peu de frais, ce qui, dans certaines circonstances, est un rendement moral assez impressionnant.

Mais le réel, lui, ne fonctionne pas ainsi. Il n’écoute pas nos intentions. Il enregistre les effets. Je me souviens d’une femme qui, en consultation, racontait sa mère : « elle voulait mon bien… mais je n’ai jamais su où était le mien là-dedans ». Tout était là. Vouloir le bien n’empêche pas de blesser. Vouloir aider n’empêche pas d’écraser. Vouloir protéger n’empêche pas d’enfermer. L’intention ne protège pas des conséquences. Elle ne corrige rien. Elle ne répare pas. Elle explique, tout au plus. Et encore — surtout à celui qui agit.

Ce décalage est difficile à accepter. Parce qu’il fissure une image à laquelle on tient. Celle d’être quelqu’un de bien. Alors on insiste. On explique encore mieux. On justifie davantage. « Mais je voulais bien faire ». Et c’est vrai. Souvent, c’est profondément vrai. Mais cette vérité-là n’empêche pas l’autre d’avoir été blessé. Elle n’efface pas ce qu’il a ressenti. Elle ne modifie pas ce qui s’est passé. J’ai vu des regards se fermer doucement à cause de gestes bien intentionnés répétés. Pas de violence. Pas de conflit. Juste une accumulation de décalages. Une fatigue relationnelle. À force de recevoir ce que l’autre pense être bon pour vous, on finit par ne plus savoir où est sa propre place.

Il y a aussi quelque chose de plus subtil. Plus discret. Parfois, ce que l’on appelle “bonne intention”, c’est aussi une manière de se rassurer soi-même. Aider pour se sentir utile. Comprendre pour se sentir profond. Donner pour se sentir généreux. Rien de tout cela n’est condamnable. C’est humain. Mais ce n’est pas toujours aussi pur qu’on le raconte. Il m’arrive d’entendre des phrases très belles, justes, pleines de sens — et de sentir en même temps qu’elles servent surtout à celui qui les prononce. Comme un miroir légèrement déguisé. À ce moment-là, l’intention devient un endroit confortable où l’on se regarde être quelqu’un de bien. Et il faut bien admettre que c’est une activité qui occupe énormément de monde.

Les penseurs, eux, ont toujours gardé une certaine distance avec cette idée. Non pas par cynisme. Mais par exigence. Ils rappellent que l’intention n’est qu’un début. Une impulsion. Quelque chose qui doit encore rencontrer le réel pour exister vraiment. Une intention qui ne se confronte pas à l’autre, qui ne s’ajuste pas, qui ne se laisse pas transformer, reste une intention. Autrement dit, quelque chose d’inachevé. Une promesse qui ne s’est pas encore frottée au monde. Et parfois, une promesse qui aurait mieux fait de douter un peu avant de s’affirmer.

Parce qu’il y a un risque plus grand encore : celui de ne plus questionner ce que l’on fait, précisément parce que l’on est convaincu de bien faire. Quand l’intention est bonne, on doute moins. On écoute moins. On corrige moins. J’ai vu des situations se figer ainsi, non pas par méchanceté, mais par certitude. « Je sais ce qui est bon pour toi ». Et dans cette phrase, il y a quelque chose de profondément fermé. Quelque chose qui ne laisse plus de place. À ce stade, il devient possible de blesser avec une grande tranquillité morale. Et c’est sans doute l’une des formes les plus déroutantes de violence : celle qui ne se voit pas elle-même. Il faut dire que les certitudes ont cet avantage : elles évitent d’avoir à réfléchir, ce qui, à la longue, finit par être reposant.

Alors que faire des bonnes intentions ? Les jeter serait absurde. Elles disent quelque chose de précieux : le désir de lien, l’élan vers l’autre, la volonté de ne pas nuire. Mais elles demandent à être accompagnées. Par de l’écoute. Par de l’ajustement. Par la capacité d’entendre que l’autre n’a pas vécu ce que vous pensiez lui offrir. Une bonne intention devient juste lorsqu’elle accepte d’être déçue. Lorsqu’elle accepte de ne pas suffire. Lorsqu’elle accepte d’être transformée.

Peut-être que la maturité commence ici. Non pas quand on veut bien faire. Mais quand on accepte de regarder ce que l’on fait réellement. Quand on accepte que le bien ne se décrète pas, mais se vérifie dans la relation. Quand on accepte, surtout, que l’autre ne soit pas le terrain d’application de nos intentions, mais un monde à rencontrer. Cela demande de ralentir. D’écouter vraiment. De renoncer, parfois, à avoir raison.

Parce qu’au fond, entre vouloir le bien et faire le bien, il y a un espace fragile. Un espace où se jouent nos maladresses, nos aveuglements, mais aussi nos plus belles possibilités d’ajustement. Et c’est peut-être là que quelque chose de plus juste devient possible. Pas parfait. Pas irréprochable. Mais vivant.

Et puis, au bout du compte, une idée simple finit par s’imposer : si les bonnes intentions suffisaient, il y a longtemps que le monde irait beaucoup mieux… ce qui, malheureusement, n’a jamais vraiment été le cas.

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