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Les préjugés que l’on a sur soi-même

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  • Post category:De Vous à moi
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Les préjugés les plus cruels ne s’attaquent pas toujours aux autres.

Les plus dévastateurs sont intérieurs. Ils ne font pas de bruit. Ils s’installent doucement. Ils se répètent si souvent qu’un jour, on cesse de les entendre comme des pensées. On les prend pour des vérités.

Ils tiennent en quelques phrases courtes, définitives, sans appel :

« Je suis comme ça. »

« Je n’y arrive jamais. »

« Ce n’est pas pour moi. »

Ces phrases ne décrivent pas une difficulté.

Elles enterrent une possibilité.

En consultation, elles surgissent très vite. Elles semblent attendre depuis longtemps qu’on leur ouvre la porte.

Il y a ce patient qui dit, sans colère, presque calmement :

— « Je suis faible. Je ne supporte rien. »

Il ne parle pas d’un moment de fatigue.

Il parle de lui tout entier.

Une période douloureuse a pris le droit de définir toute sa vie.

Un jour précis a suffi pour rayer la possibilité d’un lendemain différent.

Le préjugé sur soi a cette violence particulière : il se fait passer pour de la lucidité, alors qu’il n’est bien souvent qu’un épuisement qui a renoncé à espérer.

Une forme de clairvoyance pratique pour justifier l’abandon sans avoir l’air lâche.

Il y a cette patiente convaincue qu’elle « gâche tout ».

Chaque relation qui s’effrite devient une preuve.

Chaque tension, chaque malentendu renforce l’acte d’accusation.

Elle ne regarde plus ce qui se passe réellement. Elle cherche ce qui confirme sa culpabilité intime.

Et elle trouve toujours. On trouve toujours quand on cherche à se condamner.

Le préjugé agit alors comme un procureur infatigable.

Et la défense, elle, n’a jamais été convoquée.

Il faut dire qu’elle n’avait aucune chance : l’accusée se détestait déjà.

Nous rencontrons aussi des patients persuadés d’être « trop ».

Trop sensibles.

Trop compliqués.

Trop instables.

Ce « trop » ne décrit rien. Il ne soigne rien. Il n’explique rien.

Il sert seulement à s’exclure à l’avance.

À se retirer avant même d’avoir tenté.

Être « trop », c’est une manière socialement acceptable de s’interdire d’exister pleinement.

Le préjugé intérieur est un tribunal secret où l’on est à la fois juge, accusé et condamné.

Le procès est rapide.

La sentence tombe avant même que la vie ait pu se défendre.

Certains patients se réduisent entièrement à un échec ancien.

— « J’ai raté, donc je rate. »

Le temps se replie.

Le passé devient une identité.

Le futur n’est plus qu’un décor destiné à rejouer la même scène.

Le préjugé transforme une blessure en destin, et appelle cela du réalisme.

Une manière élégante de baptiser la résignation.

D’autres choisissent l’immobilité.

— « Si je tente quelque chose, je vais forcément échouer. »

Ce n’est pas une prédiction.

C’est une armure.

Ne pas essayer évite la chute, mais empêche toute surprise, toute joie imprévue, toute réparation possible.

 Le préjugé protège, et c’est ainsi qu’il étouffe.

Le préjugé sur soi est cette voix intérieure, persuasive, logique, qui explique avec calme pourquoi il vaut mieux renoncer.

Une sagesse apparente.

Une peur très ancienne qui a appris à bien parler.

Elle argumente si bien qu’on finirait presque par la croire intelligente.

En thérapie, le travail ne commence presque jamais par une phrase lumineuse.

Il commence par un déplacement minuscule.

Remplacer « je suis » par « je me sens ».

Remplacer « toujours » par « en ce moment ».

Ce sont de petits gestes.

Mais ils rouvrent le temps.

Ils réintroduisent le mouvement.

Ils rendent à l’histoire son inachèvement.

Quand un patient dit, parfois avec surprise :

— « Je croyais que j’étais incapable… mais en fait… »

Il ne devient pas quelqu’un d’autre.

Il cesse simplement de se confondre avec une conclusion trop rapide.

Car le préjugé que l’on a sur soi n’est pas une vérité intime.

C’est souvent une ancienne stratégie de survie, forgée dans la douleur, devenue inutile et parfois toxique.

Et penser, parfois, ce n’est rien d’autre que cela :

accepter, enfin,

que l’on n’a peut-être pas encore tout compris de soi.

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